Logo Kesharini Yoga

© 2026 Kesharini Yoga

Développé avec par Romain GILOT

Focus du mois

Focus du mois

Décembre 2025

Pratyahara – Guérir la maladie de la déconnexion

par Sharon Gannon |

Décembre 2025

Pratyāhāra, le cinquième membre des huit membres de Patañjali, est souvent décrit comme un « retrait » — la capacité de retirer l’esprit et les sens du monde extérieur. Beaucoup l’ont interprété comme le fait d’éviter, d’ignorer ou de nier les sens. Cette lecture a contribué à percevoir le monde de manière négative, comme s’il était l’ennemi de la spiritualité. Selon moi, cette vision a limité notre conscience, nous a isolés de la nature et a freiné notre évolution spirituelle en renforçant la croyance que le monde se divise entre le bien et le mal, nous séparant ainsi de la nature. Le pratyāhāra, du point de vue du bhakti yoga, est plus inclusif qu’exclusif. « Bhakti aime les sens », comme le disait Shyamdas. Alors, qu’est-ce que le pratyāhāra, comment le pratiquer, et quel est son lien avec le yoga — avec la réalisation du divin — et la guérison de notre déconnexion d’avec la nature ?

Dieu et la création ne sont pas séparés. Ce sont nous, les humains, qui nous sommes coupés de Dieu et du monde. Si nous travaillons à transformer notre perception de ce que nous croyons « banal » ou « spirituel », nous pourrions avoir une chance d’accéder au yoga. Quand nous offrons toutes nos actions à Dieu, au Soi supérieur, à ce qui dépasse notre ego ; quand nous amenons la bhakti, l’amour du divin, dans notre quotidien, alors la vie devient étincelante, magique — certainement pas banale.

Patañjali aborde cela de plusieurs manières. Par exemple, dans le premier chapitre, lorsqu’il parle d’Īśvara — offrir son prāṇa, sa vie (YS I.23), à Dieu comme moyen le plus direct vers le yoga. Il en parle aussi dans le second chapitre, où le pratyāhāra fait partie des pratiques qui rapprochent du yoga (YS II.54 et II.55). Lorsque les sens reflètent l’esprit, et que l’esprit est rempli d’amour pour Dieu, alors les sens perçoivent la présence du divin autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Dans le quatrième chapitre, Patañjali nous rappelle que tout ce que nous voyons provient de l’intérieur de nous, que c’est une projection de notre mental (YS IV.15). Ce sūtra nous dit qu’il n’existe pas réellement de « dehors » séparé de nous. La source de tout ce que nous percevons est en nous. Le maître de bhakti Shyamdas parlait beaucoup de nirodhaḥ comme une forme de renoncement. Le pratyāhāra s’en rapproche. Nirodhaḥ apparaît naturellement lorsque l’on développe la bhakti. La bhakti transforme la personne de telle manière qu’elle cesse de s’identifier aux citta vṛttis (fluctuations mentales) et commence à voir — à réaliser — la présence de Dieu dans le monde comme dans son propre cœur. La personne commence à comprendre ce qu’est le yoga, ce que Patañjali décrivait dans YS I.2. Le yoga, cette mémoire vivante de notre connexion à l’éternel, se révèle lorsque nous dépassons les pensées, car notre vraie nature se tient au-delà des pensées, au-delà du corps et du mental. Pratyāhāra signifie voir Dieu partout — Sarvātmabhāva.

Quand j’ai demandé à mon professeur, Pattabhi Jois, de m’expliquer ce qu’était le pratyāhāra, il a pointé un mur et m’a demandé :

« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu vois ? »

« Un mur ? »

« Alors tu dois pratiquer le pratyāhāra jusqu’à voir non seulement un mur, mais Dieu. »

D’accord, mais comment le pratiquer concrètement ? Chanter le nom de Dieu, réciter un mantra comme śrī kṛṣṇaḥ śaraṇaṁ mama, est un moyen puissant de pratiquer le pratyāhāra et de transcender les pensées et attitudes banales issues des citta vṛttis. Les mantras ont le pouvoir de couper à travers les fluctuations mentales, laissant la lumière de la réalité apparaître. Le pratyāhāra purifie notre perception du réel et nous aide à sentir la présence de Dieu partout et en chacun. La véritable crise dans notre monde aujourd’hui n’est ni sociale, ni politique, ni économique. La crise humaine est une crise de conscience : une incapacité à faire l’expérience directe de notre nature divine, éternelle et bienheureuse, et une incapacité à reconnaître cette nature en tous — humains, animaux, arbres, rivières, et même dans toutes choses. La pratique du pratyāhāra offre un moyen concret d’éliminer avidyā, l’ignorance qui nous fait croire que nous sommes une espèce supérieure et que le monde — et tous les êtres de la Terre — doit être conquis, dominé, plié à nos volontés, ou encore évité si nous souhaitons nous éveiller spirituellement.

Le pratyāhāra nous réveille finalement à l’expérience directe du réel en affinant notre perception. C’est une pratique quotidienne que l’on peut faire en étant éveillé, en rêvant ou en dormant. C’est une pratique puissante de transformation, de don et de souvenir. S’éveiller à la mémoire du divin par le mantra est une forme de pratyāhāra. Krishna, dans la Bhagavad-Gītā, propose d’autres moyens pratiques impliquant seva, l’art d’offrir nos actions à Dieu avant d’en profiter. Le yogi ne va nulle part sans Dieu, n’apprécie rien sans Dieu. Il invite Dieu partout : au restaurant, à un spectacle. Il marche avec Dieu, parle avec Dieu, cuisine pour Dieu, mange et boit avec Dieu, chante et danse pour Dieu et avec Dieu. Comme chaque odeur, chaque goût, chaque vision, chaque contact et chaque son sont partagés avec Dieu, les sens s’élèvent.

Pratiquer seva de cette manière — offrir ses organes sensoriels au service du divin — permet de sentir la présence de Dieu dans l’esprit, dans le cœur et dans la vie. Alors le voile de Māyā, celui de la banalité, se soulève et révèle la vérité : tout ceci est le Līlā divin. Voilà ce qu’est le pratyāhāra. Lorsque tu rediriges tes sens vers le divin et que ton attention s’en nourrit, alors commence la véritable renonciation. Quand tes sens se retirent du banal et sont offerts au divin, le bhakta découvre que ce qui était ordinaire devient sacré.

Source : https://jivamuktiyoga.com/fotm/pratyahara-healing-the-disease-of-disconnection/